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Les trois thermomètres de l’action contre le réchauffement climatique

Par Françoise Morel-Deville Dernière modification 23/01/2020 11:29

Les rejets de CO2 provenant des énergies fossiles et des procédés industriels composent près de 70 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, nous enseignent les rapports du GIEC.

Pour chaque pays, il existe trois façons de les mesurer :

  • l’empreinte carbone territoriale calcule les rejets de CO2 à l’intérieur des frontières d’un pays ;
  • l’empreinte de consommation, ceux résultant des usages finaux de biens et services ;
  • l’empreinte d’extraction, ceux issus de l’extraction d’énergie fossile.

Ces trois empreintes ne s’additionnent pas. Elles constituent trois thermomètres bien distincts, donnant des images qui peuvent être assez différentes : en 2017, l’empreinte carbone territoriale de la France était, par exemple, de 5,3 tonnes de CO2 par habitant, pour une empreinte de consommation de 7,1 tonnes et une empreinte d’extraction de 0,03 tonne.

Leur complémentarité éclaire les enjeux de la décarbonation des économies.

L’empreinte territoriale

Le thermomètre communément utilisé pour mesurer les émissions de gaz à effet de serre d’un pays est l’inventaire national, réalisé en France par le Centre interprofessionnel technique de la pollution atmosphérique (Citepa).

Lors des COP, c’est lui qu’on utilise pour négocier les engagements des différents pays. Chaque État est souverain sur son territoire et donc directement responsable de son empreinte territoriale. Un système de « monitoring, reporting, verification », encore embryonnaire pour la majorité des pays en développement, devrait se mettre en place dans le cadre de l’accord de Paris pour mieux suivre ces réalisations.

Ces inventaires sont calculés à partir de méthodes harmonisées par le GIEC. La partie la plus robuste est celle concernant le CO2 d’origine énergétique ou résultant de procédés industriels. Les marges d’incertitude sont bien plus faibles que pour les émissions et les absorptions liées à l’agriculture et à la forêt.

La récente édition du Global Carbon Budget donne une image complète de ces empreintes territoriales dans le monde jusqu’en 2018. Cette année-là, les rejets de CO2 dans l’atmosphère résultant de l’usage d’énergie fossile et de procédés industriels ont atteint 36,5 gigatonnes de CO2, soit 4,8 tonnes par habitant : ce qu’on émet en produisant 3 tonnes d’acier ou en roulant 20 000 km dans une voiture de moyenne gamme. Les quatre premiers émetteurs – Chine, États-Unis, Union européenne, Inde – contribuent pour un peu plus de 60 % à ces rejets, mais connaissent des évolutions contrastées.

L’Union européenne est la première à avoir atteint son pic d’émissions en 1980. Son poids relatif a depuis décliné pour représenter moins de 10 % du total mondial. Les États-Unis l’ont atteint en 2005, avec la révolution du gaz de schiste qui a chassé le charbon de la production électrique. Malgré tous ses efforts, Donald Trump n’est pas parvenu à inverser la tendance…

On a pu penser que la Chine atteignait à son tour son pic avec la stabilisation de ses émissions entre 2014 et 2016. Un diagnostic contredit par la reprise observée depuis 2016. Malgré un niveau d’émissions par tête de seulement 2 tonnes de CO2, l’Inde est devenue le quatrième émetteur mondial et ne devrait pas tarder à dépasser l’Europe.

Depuis 2010, c’est dans le bloc du « reste du monde » que les émissions de CO2 se son accrues le plus rapidement, avec deux groupes très dynamiques : le Proche-Orient et la Russie, d’une part, les autres économies émergentes d’Asie d’autre part. L’Afrique au sud du Sahara pèse encore très peu, la majorité de la population restant tributaire de la biomasse traditionnelle (hors Afrique du Sud), mais son poids pourrait fortement augmenter si le continent reproduit les schémas historiques de développement basés sur l’énergie fossile.

 
Émissions annuelles de CO₂ lié aux énergies fossiles et projections pour 2019. Global Carbon Budget (édition 2019), CC BY-NC-ND

L’empreinte de consommation

Si l’on accélère la réduction des émissions en Europe avec le « Green Deal » (pacte vert pour l’Europe), le plan de décarbonation présenté en décembre 2019 par la nouvelle Commission européenne, le risque est de délocaliser certains procédés de production fortement émetteurs pour réduire l’empreinte carbone territoriale, tout en continuant à consommer les mêmes biens produits à l’étranger.

Les émissions induites par nos achats apparaîtront dès lors dans l’empreinte territoriale des pays d’origine. Avec ce jeu des vases communicants, l’opération sera blanche pour le climat. C’est ici qu’intervient le second thermomètre mesurant l’empreinte de consommation.

Celle-ci recense les émissions résultant de l’usage final des biens et services dans une économie. Pour la calculer, il convient de corriger les émissions observées sur le territoire des effets du commerce extérieur : celles induites par les importations de biens et services émetteurs de CO2 doivent être ajoutées ; celles incluses dans les exportations doivent être retranchées.

Les calculs sont complexes et beaucoup moins précis que ceux de l’empreinte carbone territoriale. C’est pourquoi l’empreinte de consommation n’a pas vocation à s’y substituer, mais à apporter un regard complémentaire qui renvoie à la question des modes de vie et des règles du commerce international.

 
CO₂ : empreintes territoriales et de consommation (2017). Auteur à partir des données du « Global Carbon Budget » (édition 2019), CC BY-NC-ND

Deux bases de données permettent de comparer l’empreinte territoriale des pays avec leur empreinte de consommation pour le CO2 d’origine énergétique : celle de l’OCDE et celle du Global Carbon Budget que nous utilisons ici. La mondialisation s’est traduite par une relocalisation importante d’industries fortement émettrices dans les pays émergents, notamment en Chine, qui est le premier exportateur mondial d’émissions de CO2 incorporées dans les biens manufacturés. Dans ces pays, l’empreinte de consommation est inférieure à l’empreinte territoriale.

Symétriquement, l’Union européenne est le premier importateur net d’émissions de CO2, avec une empreinte de consommation qui dépasse de 23 % les émissions de son territoire (20 % au Japon et 5 % aux États-Unis). À l’intérieur de l’Europe, les situations restent très hétérogènes, entre le Royaume-Uni et la France, où la désindustrialisation a creusé l’écart entre l’empreinte de consommation et les émissions territoriales ; et l’Allemagne et la Pologne où l’industrie a bien mieux résisté à la mondialisation.

Pour éviter que le Green Deal européen provoque des fuites de carbone, deux antidotes existent : l’adoption de modes de consommation plus sobres, limitant nos achats de biens importés à faible coût et fortement émetteurs de CO2 dans leurs pays d’origine – c’est le volet mode de vie. Et la protection commerciale des frontières, via une taxe à l’importation renchérissant ces biens importés.

Il s’agirait d’un tournant majeur car, jusqu’à présent, l’Europe a subordonné sa politique climatique aux règles du libre-échange. La nouvelle présidente de la Commission, Ursula Von Der Leyden, a esquissé un tel virage en appelant de ses vœux la mise en place d’un mécanisme d’ajustement aux frontières. Reste à mettre en œuvre ce chantier, particulièrement complexe.

L’empreinte d’extraction

Tout à l’amont des chaînes de valeur, l’empreinte carbone d’extraction constitue le miroir de l’empreinte de consommation. Elle calcule les émissions de CO2 qui résulteront de l’extraction des énergies fossiles, que ces émissions surviennent dans le pays exploitant les gisements ou à l’étranger. Techniquement, l’empreinte carbone des producteurs d’énergies fossiles est plus facile à calculer que l’empreinte de consommation car il n’y a que trois produits à considérer : le charbon, le pétrole et le gaz d’origine fossile.

Dans son rapport « Production Gap », le programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP) a calculé l’empreinte carbone de production pour l’année 2017.

Avec ce troisième thermomètre, se dessine une nouvelle cartographie des émissions mondiales de CO2. De nouveaux entrants apparaissent dans le top-6 des émetteurs de CO2 : l’Arabie saoudite et l’Australie, pays moyennement peuplés mais gros exportateurs d’énergie fossile. L’Europe et le Japon disparaissent de la liste des principaux émetteurs car ils importent la plus grande partie de leur énergie fossile.

 
Empreinte carbone des producteurs d’énergie fossile (2017) UNEP, The Production Gap (2019), CC BY-NC-ND

En Europe de l’Ouest, le pays à l’empreinte de production la plus élevée est la Norvège, devenue le troisième exportateur mondial de gaz naturel. L’Allemagne et la Pologne suivent du fait de leurs productions charbonnières. Le Royaume-Uni, qui fut le premier producteur mondial d’énergie fossile, pointe à la 27e place. Quant à la France, son empreinte d’extraction est devenue symbolique à la suite de la fermeture des houillères et de l’épuisement du gisement de gaz de Lacq.

Dans son analyse de l’empreinte carbone d’extraction, l’UNEP constate que les plans de développement des énergies fossiles sont en fort décalage avec les cibles de réduction d’émission de l’accord de Paris. Se remettre dans la bonne direction implique qu’on renonce à exploiter une grande partie des gisements accessibles sous nos pieds. Ce désinvestissement des énergies fossiles constitue une priorité absolue pour accélérer la transition énergétique.

La vérité est que le coût de ce désinvestissement n’est provisionné, ni dans les comptes des entreprises minières ou pétrolières, ni dans les politiques publiques qui devront massivement accompagner les restructurations des appareils de production.

Comme nous l’avons analysé plus en détail dans le Tic-tac de l’horloge climatique, sans une tarification carbone qui renchérisse fortement le coût des énergies fossiles, nous aurons bien du mal à financer ce désinvestissement aussi massif que nécessaire.

Source : The Conversation, par Christian de Perthuis, 19 janvier 2020